Philippe Lorin

La 17e édition de Tanjazz débute cette semaine ! À cette occasion, le Consulat général de France à Tanger vous propose de découvrir le portrait de son fondateur, M. Philippe Lorin.

PNG - Pourquoi avoir choisi de vous installer à Tanger ?
Je suis venu à Tanger pour les mauvaises raisons et j’y suis resté pour les bonnes. Nous sommes tous « piégés » par ce mythe du Tanger des années 1950 ; or, il n’en restait que des vestiges quand je suis venu et il y en a de moins en moins. Avant de m’installer ici, je connaissais déjà Tanger pour y être passé en 1964 ou 1965, à une époque où c’était encore une ville de 250 000 habitants. J’en avais conservé un souvenir fort et c’est pourquoi j’y suis revenu avec ma femme en février-mars 1987. À ce moment-là, la ville ne nous a pas plu mais nous avons décidé d’y retourner quand même fin avril. On a alors loué une petite maison et la magie a opéré. Nous avons donc décidé d’avoir une résidence secondaire ici. C’est en 1993, quand j’ai perdu femme, que j’ai décidé de laisser tout ce que je faisais, tout ce que j’avais, et de venir m’installer ici.

- Quels sont les principaux projets que vous avez menés ?
L’un des premiers projets que nous avons montés ici, c’était la création d’une troupe de théâtre, la Compagnie de Tanger, qui existe toujours et produit entre deux et quatre spectacles par an. Elle date d’une vingtaine d’années et c’est à partir de ce socle que j’ai monté la fondation Lorin.

En partenariat avec l’Institut français, nous avons aussi lancé le Festival international de théâtre amateur de Tanger. C’est une petite merveille qui produisait 21 spectacles en une semaine (sept en arabe, sept en espagnol et sept en français). Le Festival n’a tenu que quatre ans mais il est resté dans beaucoup de mémoires et, aujourd’hui encore, on reçoit des emails venant de tous les pays francophones et nous demandant quand nous recommencerons. Comme je n’ai pas senti de volonté autre que la mienne, on ne le fait pas ; ça reste donc un bon souvenir, mais seulement un souvenir.

J’ai également créé le musée du Tanger international au siège de la fondation. Quand je suis arrivé à Tanger, tout le monde me parlait du passé de la ville et je me suis dit que cette époque devait entrer au musée. Or, il n’y avait alors pas de lieu dédié à la mémoire photographique de ce qui s’est passé ici entre 1900 et 1960, lorsque la zone internationale de Tanger prend fin. J’ai rencontré des difficultés pour trouver les premiers documents mais le résultat est là et le musée attire de plus en plus de visiteurs.

J’ai ensuite monté des ateliers pour les enfants défavorisés. J’ai commencé par un atelier d’arts plastiques, qui a duré cinq ans et que j’ai arrêté car tous les enfants étaient partis pour devenir professeurs d’arts plastiques à leur tour, pour étudier aux Beaux-Arts de Tétouan ou encore pour se lancer dans l’artisanat. À la suite de quoi nous avons monté un atelier de musique, qui dure toujours : il permet d’offrir un volet culturel à des enfants peu ou pas scolarisés qui suivent une formation dans les métiers manuels.

Enfin, nous avons créé Tanjazz il y a 17 ans et, parallèlement, il y a 6-7 ans, nous avons lancé un festival de musique latino, qui s’appelait Tanja Latina et qui a rencontré énormément de succès – bien plus que Tanjazz à son démarrage. À la troisième édition de Tanja Latina, il y avait déjà plus de public qu’à la huitième de Tanjazz ! Malheureusement nous n’avions pas de sponsors, nous n’avons donc pas pu tenir financièrement et le festival a dû être arrêté. Je m’étonne d’ailleurs que personne n’ait repris le flambeau alors que la musique latino connaît un tel succès auprès des Marocains.

- La 17e édition de Tanjazz se tiendra dans quelques jours. Comment ce festival est-il né et s’est-il développé ?
C’est un projet qui est né en 1999, à une époque où Tanger était une ville abandonnée. J’ai voulu faire quelque chose pour contribuer à remettre cette ville sur la carte culturelle et j’ai vite réalisé que les festivals étaient très populaires au Maroc : ce sont eux qui donnent de la notoriété à une ville, à un lieu. Évidemment, tout le monde était surpris par l’idée de faire du jazz au Maroc, et encore plus à Tanger, mais c’est une ville qui était légitime pour accueillir ce festival car elle a un passé de jazz, notamment dans les années 1950 et 1960.

J’ai la chance de connaître de bons musiciens de jazz, dont beaucoup sont venus gratuitement à la première édition pour aider à faire démarrer le festival. Les gens se sont ensuite intéressés à Tanjazz, certains ont également commencé à le sponsoriser. Le festival s’est développé grâce à son ambiance particulière, à son caractère propre : je pense que c’est cette atmosphère « village », bon enfant, qui est aussi le moteur de son développement.

Aujourd’hui, même si cela reste un festival fragile, nous avons réussi à créer un public extrêmement fidèle. Le deuxième niveau de satisfaction c’est que, en l’espace de quatre ans, nous sommes passés de 12-15% de jeunes parmi le public à plus de 40%. C’est un vrai changement.

- Quels ont été les temps forts de la fondation Lorin depuis sa création ?
Parmi les temps forts il y a bien sûr les premières éditions du festival et les productions théâtrales, mais aussi les expositions de photos que j’ai faites au tout début. Grâce à mon expérience de publicitaire, j’ai pu connaître de nombreux grands photographes et j’ai ainsi pu monter des expositions qui, à chaque fois, rassemblaient un photographe très connu et un plus jeune. C’est un projet qui a duré trois ans, pendant lesquels j’ai reçu Sieff, Klein, Newton, Riboud… C’était une fenêtre que l’on ouvrait sur le monde dans une ville où beaucoup de personnes ne peuvent pas voyager.

- Quel regard portez-vous sur l’évolution de Tanger et du Nord-Maroc depuis votre installation ?
Mon regard est celui d’un observateur qui a connu autre chose avant ; disons donc que c’est différent. Il y a une volonté de modernité mais malheureusement elle tend à effacer ce qu’il y avait avant. Tout ce qui faisait le charme de Tanger, et qui datait des années 1950-1960 pour la plupart, tend à disparaître et c’est dommage. J’aime remonter dans le temps, mais le temps me rattrape : lorsque je suis arrivé à Tanger, par exemple, il n’y avait pas un supermarché, ni même une supérette : il y avait simplement le bakkal traditionnel et le marché de la rue de Fès, où allaient les Européens et où ils vont encore. C’est une vie toute autre. Le folklore a aussi disparu. Simon-Pierre Hamelin, le directeur de la librairie des Colonnes, dit une chose très juste : « Tanger est la seule ville que je connaisse au monde où l’on peut s’inventer une identité quand on arrive. » Et il y a des gens qui ne s’en privaient pas mais on a vu depuis arriver des gens différents, avec plus d’argent, ce qui est normal d’ailleurs. Du reste, il y a aussi eu des évolutions souhaitables : pour ne citer qu’un exemple, les routes ont été refaites et elles sont aujourd’hui éclairées, ce qui n’était pas le cas il y a 20 ans.

Dernière modification : 20/09/2016

Haut de page